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HEIS (Chroniques) : Du cinéma d’urgence au portrait d’une génération désenchantée

rédigé par Marie Ponchel 2 avril 2017 0 commentaire

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    Décliné sous les formats de la série, du long-métrage et de l’installation artistique, HEIS s’affirme comme un projet cross-media ambitieux autour de la douloureuse émancipation de la génération Y. Prix du Jury en compétition internationale au Los Angeles Film Festival, le film, tourné en huit jours, monté en dix, sort en salles ce mercredi. L’occasion pour Got Dame Rights de rencontrer Anaïs Volpé, scénariste, réalisatrice et actrice principale du film, et Emilia Derou-Bernal, actrice et distributrice.

Got Dame rights : Un long-métrage, une série, une installation artistique, HEIS c’est tout ça à la fois. Comment est né ce triptyque ?

Anaïs Volpé : Le point de départ c’est vraiment la série. À l’époque j’ai eu l’occasion de le faire en série, ça ne me coûtait vraiment pas grand chose de faire ça épisodes par épisodes et puis une fois que la série s’est terminée, j’ai remarqué que j’avais de la matière pour finalement faire un long-métrage. Quand celui-ci s’est achevé, je me suis rendu compte que la série était devenue complémentaire avec le long-métrage donc j’ai décidé de ne pas annuler la série. Et au même moment je faisais de la photo en freelance pour des magazines et j’avais l’occasion d’être exposée dans une galerie d’art à Auxerre, et plutôt que d’exposer ces photos en question, j’ai proposé à la personne qui gère la galerie d’art, de réaliser une exposition autour de cette série et du long-métrage, pousser un petit peu plus la matière. J’en avais vraiment envie, le projet m’excitait, et du coup après l’aval de cette personne est née l’installation artistique. Tout s’est vraiment dessiné au fur et à mesure, ce triptyque n’était pas du tout prévu.

Je voulais vraiment faire quelque chose depuis le départ, bien avant tout ça, autour de cette question de l’unité, de comment est-ce qu’on peut atteindre ou ne jamais atteindre finalement cet épanouissement suprême (…) – Anaïs Volpé

GDR : Au cours du film on nous explique ce que signifie son titre, HEIS, qui renvoie à l’épanouissement personnel. Comment as-tu eu l’idée de ce titre ?

Anaïs Volpé : Très vite, HEIS a été mon premier titre, même pour la série en fait parce que je voulais vraiment faire quelque chose depuis le départ, bien avant tout ça, autour de cette question de l’unité, de comment est-ce qu’on peut atteindre ou ne jamais atteindre finalement cet épanouissement suprême et cet équilibre parfait entre l’amour, la famille, l’argent, la santé… Toutes ces choses qui sont importantes dans nos vies. Comment est-ce qu’on n’y arrive pas et comment on veut y tendre  ? Quel est ce combat et quelles sont les choses qui sont compliquées pour y arriver ? C’est ce thème-là à la base qui m’a donné envie de faire cette série donc j’ai décidé d’appeler ça UN en grec. Je trouvais ça intéressant de faire intervenir la langue grecque pour que ça revienne à une certaine source, à l’Antiquité.

GDR : Et que manque-t-il selon toi à la génération Y pour être justement pleinement épanouie ?

Anaïs Volpé : En fait je crois que la notion de l’épanouissement suprême ne concerne pas que la génération Y mais quelque soit les générations, l’être humain en fin de compte. Après aussi dans le film il y a cette histoire transgénérationnelle entre la génération au-dessus et la génération Y, donc c’est vraiment deux thèmes qui ont été mixés. J’ai en fait utilisé une histoire pour parler de ce thème qui me plaisait et cette histoire confronte deux générations.

GDR : Je vais citer Pia, le personnage que tu incarnes dans le film : « On est nostalgique d’une époque qu’on n’a même pas connue, celle de nos pères dansant sur du Billy Idol, avec un 13ème mois dans la poche et un caddie plein le vendredi soir. » La nostalgie transpire tout au long du film, Malick (Emilia Derou-Bernal) dit même à Pia de lâcher l’affaire avec cette foutue nostalgie. C’était dont ça le point de départ de HEIS, un trop plein de nostalgie ?

Anaïs Volpé : Moi personnellement je me suis servie du personnage de Pia pour dire des choses que j’avais besoin d’exprimer à ce moment-là. Quand j’ai commencé à écrire ce projet j’étais en Chine et ce voyage ça a été assez particulier, j’ai vraiment été énormément repoussée dans mes retranchements. J’étais toute seule là-bas, j’ai perdu beaucoup de repères, mais en même temps, au-delà de cette perdition dans laquelle j’étais, je trouvais que tout était relativement simple pour construire, notamment le logement et le travail. J’avais l’impression de vivre une sorte de Trente Glorieuses en Chine. Et quand je pensais à la France, j’avais vraiment une sorte de mélancolie. J’avais cette sensation qu’on trimait. C’est là que j’ai eu envie de parler de cette nostalgie d’une époque que finalement on ne vit pas, on ne vivra pas. Et puis je suis quelqu’un de très mélancolique dans la vie, je suis une optimiste-mélancolique ! (rires)

GDR : Il y a justement cette nostalgie et ce flux de pensées continues au sujet de l’avenir mais aussi les élans du cœur et de la famille. La mère inquiète pour ses enfants, le frère pas si différent… HEIS met un point d’orgue sur le cercle familial, seule entité qui permet finalement à Pia de se structurer ?

Anaïs Volpé : Je trouvais que le point de la famille était très intéressant à aborder. Personnellement moi dans ma vie je trouve que c’est le point le plus complexe. C’est un vrai noeud et en même temps c’est le noeud dans le sens où c’est très rassurant quand on a besoin de sa famille mais ça peut aussi être étouffant quand on a besoin de s’en émanciper. En fait je dirais que le personnage de Sam, le frère jumeau (Matthieu Longatte NDLR), il a besoin de sa soeur pour pouvoir s’émanciper et pour pouvoir faire ce qu’il aime. Elle au contraire (Pia, NDLR), a besoin un chouïa de pouvoir être émancipée de sa famille sans pour autant l’abandonner.

Après je trouve qu’aucun des deux n’a ni raison ni tort. Chacun a ses raison d’avoir cette réponse, et même s’ils ne sont pas sûrs finalement de la réponse qu’ils se sont donnés à la question : « Est-ce que l’on doit rester proche de sa famille ou est-ce qu’on a le droit de s’émanciper même si ça nous éloigne d’elle ? ». Mais je dirais que Pia oui elle a besoin d’être un peu plus émancipée, elle a besoin de faire sa vie et d’être soutenue dans sa famille, dans ses choix. Et en tout cas elle ne l’abandonne pas, elle n’a pas la sensation de l’abandonner.

GDR : Parlons maintenant de la forme… Une pollution auditive composée d’un flot ininterrompu d’informations accompagne le récit. L’idée de ce montage sonore est venue tout de suite accompagner le personnage de Pia ou a-t-il été pensé au moment de la post-production ?

Anaïs Volpé : Non tout a été pensé en amont. Il y a vraiment très peu de part d’improvisation, peut-être 2% dans le montage. Et en fait je voulais que sur les parties de la génération Y du frère et de la soeur, ce soit une surrabondance d’images, de sons, d’informations, parce qu’il m’a semblé que c’était en lien avec cette génération Y. On est vraiment la première génération à être jeune et à ce point sursollicitée. On est les premiers à vivre ça. Par contre les parties sur la mère sont beaucoup plus posées, presque en plans-séquences, et il y a un timecode. Je voulais vraiment qu’il y ait une différence entre les deux.

On est vraiment la première génération à être jeune et à ce point sursollicitée
– Anaïs Volpé

GDR : HEIS possède un côté fait-maison, Do It Yourself. Était-ce une contrainte liée à l’autoproduction, au budget restreint ou un vrai parti pris artistique ?

Anaïs Volpé : Quand j’avais fini la série la question s’est vraiment posée, d’aller taper aux portes des producteurs et de proposer le projet pour en faire un long-métrage. Mais j’étais dans une dynamique d’urgence à ce moment-là, j’avais vraiment envie de le faire maintenant et pas après. Déjà j’avais ce côté où je n’avais pas envie d’attendre qu’il y ait une levée de fonds pour pouvoir le faire parce que j’avais peur d’avoir envie de raconter autre chose un an après.

Et puis je trouvais que ce film c’est quand même un film d’urgence donc ça servait le propos de rester dans l’urgence, de ne pas la casser. Ҫa aurait pu dénaturer un peu cette urgence et ça aurait été dommage.
Au-delà de ça je trouvais qu’essayer d’aller soulever 1 ou 2 millions d’euros pour parler d’un film sur la jeunesse qui est débrouillarde, qui galère et qui peut s’en sortir avec pas grand chose, c’était moins honnête. Donc ça faisait déjà deux raisons qui faisaient que pour ce propos c’était plus intéressant de le faire et dans l’urgence et de rester dans le système.

GDR : Si HEIS était un livre il serait un carnet de route, une sorte de journal de bord d’une jeunesse perdue. D’ailleurs on retrouve le mot (Chroniques) entre parenthèses dans le titre…

Anaïs Volpé : C’est marrant parce qu’on nous a posé ça en questions/réponses il n’y a pas longtemps ! (rires). En fait moi je viens du théâtre et on l’utilise beaucoup : il y a souvent un titre puis un sous-titre entre parenthèses. Dans le cas de HEIS, ça n’a pas vraiment de signification, je voulais juste préciser que HEIS est un film qui porte sur des chroniques, des moments-clés dans la vie de ces personnages, à un moment donné où ils se retrouvent tous les trois ensemble. Chose qui est assez rare car on comprend très vite que Pia n’est pas souvent là et qu’ils sont souvent deux. Pour une fois qu’ils se retrouvent à trois, à quoi va finalement ressembler la chronique sur x semaines entre ces trois personnages.

Emilia Derou-Bernal : Dans la série déjà, chaque épisode avait son propre sous-titre (« HEIS pile ou face », « HEIS sur le mur »…). Je crois qu’il y a ça aussi d’identifié. Parce que tout le projet c’est vraiment HEIS donc chacun, la série comme le film, a son petit sous-titre.

GDR : Emilia d’ailleurs toi tu as mis une grosse pierre à l’édifice de HEIS puisque tu distribues le film. Dis-nous en davantage sur ce rôle de distributrice ?

Emilia Derou-Bernal : Le film quand on l’a fait, quand Anaïs l’a terminé, on avait simplement pour idée de l’envoyer dans des festivals et de voir un petit peu s’il plaisait. Et puis Anaïs s’est rendue compte qu’il y avait de plus en plus de festivals qui l’ont pris tout de suite. Elle a commencé à gagner des prix assez rapidement, donc on s’est posé la question de le sortir en salles. Quand on s’est posé cette question, sont survenus des problèmes qui sont un peu plus techniques, administratifs.. En fin de compte : comment ce film peut réintégrer un système alors qu’il a un peu été fait hors-système ? Du coup on s’est un peu retrouvé obligé de créer une structure.

GDR : En parlant de femmes touche-à-tout, y-a-t-il des femmes qui vous inspirent, toutes les deux, au quotidien, qu’elles œuvrent dans le métier du cinéma, dans votre famille ou ailleurs ?

Ma mère a été femme au foyer, elle s’est mise à travailler sur le tard et moi je suis assez admirative de ce petit vers de terre qui se transforme en papillon. Nous on est plus des papillons qui essayons de voler plus haut – Emilia Derou-Bernal

Emilia Derou-Bernal : Ma mère ! (Rires)

Anaïs Volpé : Moi, ma mère aussi beaucoup.

Emilia Derou-Bernal : Je crois que c’est juste une génération de femmes qui m’impressionne beaucoup. Ces femmes qui étaient beaucoup plus enfermées que nous et qui ont réussi à s’émanciper. Je dirais que c’est plus qu’une seule femme, c’est toutes les femmes de cette génération. Toutes les femmes de cette génération féminine, qui marchaient sur des oeufs parce qu’à cette époque c’était vraiment une autre affaire que d’être féministe. C’était une autre affaire que d’être une femme qui se positionnait, qui dirigeait des hommes. C’était même une autre affaire que d’être femme au foyer. Ma mère a été femme au foyer, elle s’est mise à travailler sur le tard et moi je suis assez admirative de ce petit vers de terre qui se transforme en papillon. Nous on est plus des papillons qui essayons de voler plus haut.

Anaïs Volpé : Moi dans les femmes connues qui me touchent vraiment le plus je dirais qu’il y a France Gall, Dalida et Gena Rowlands.

GDR : En parlant de féminisme, quel est votre rapport à ce dernier et quels mots vous viennent en tête quand vous l’entendez ? 

Anaïs Volpé : Moi c’est assez complexe parce que je n’ai pas du tout la sensation, mais peut-être que je ne m’en rends pas compte, de souffrir d’être une femme et encore moins dans le cinéma. C’est-à-dire qu’à chaque fois que je me dis c’est compliqué, je ne me dis pas que c’est compliqué parce que je suis une femme. Je me dis que c’est difficile pour tout le monde en fin de compte.

Emilia Derou-Bernal : Moi je suis un peu comme toi. Le féminisme je suis plutôt dans le faire que dans la revendication. C’est-à-dire que pour moi la meilleure des actions ce n’est pas de crier car ça nous met dans une position de victime que je déteste. J’ai juste envie de dire à toutes les nanas qu’on perd beaucoup de temps à hurler, on en gagne beaucoup plus à faire.  Et en plus de ça on change vraiment les mentalités des hommes au fur et à mesure et avec bienveillance, sans agressivité, et en restant une femme. Je ne suis pas un homme, je n’ai pas à intégrer les codes des hommes. Je suis beaucoup plus bienveillante, plus maternelle, et s’il faut diriger je vais le faire à ma façon. Voilà ma version du féminisme mais je ne trouve pas que ce soit un gros mot le féminisme.

Anaïs Volpé : Enfin ça peut être mal vu par certaines personnes mais moi non. Moi je suis féministe que quand il faut l’être. Et je trouve que dans le cinéma c’est un sujet dont on parle beaucoup et dont on parlait pas il y a dix ans, de la place de la femme dans le cinéma, du pourcentage de réalisatrices…

GDR : HEIS a remporté le Prix du Jury au Los Angeles Film Festival, est-ce que c’est plus facile aux États-Unis pour les femmes de percer derrière des Lena Dunham, Shonda Rhimes, Brit Marling… ?

Anaïs : C’est vrai que déjà aux Etats-Unis ils ne se soucient pas du sexe de la personne. Quand tu es couteau-suisse c’est quelque chose qui est apprécié, un peu plus qu’en France. Ici, tout de suite, on va croire que tu t’éparpilles, que tu n’as pas trouvé ta voie. Que tu as voulu en faire trop. Aux États-Unis, plus tu fais de trucs, mieux c’est. Après je sais que le Los Angeles Film Festival fait très attention à sélectionner autant de femmes que d’hommes.

Emilia Derou-Bernal : Je crois qu’il y a aussi l’idée qu’aux États-Unis, que l’on soit un homme ou une femme, c’est plus facile. Que ce soit pour lancer un concept, créer une start-up… l’entreprenariat en général.

GDR : Pour finir, avez-vous des projets personnels ? Je crois qu’Anaïs tu as un deuxième long-métrage sur les rails et toi Emilia vas-tu poursuivre dans la distribution ?

Anaïs Volpé : Pour la suite je suis en train d’écrire deux scénarios de longs-métrages. Il y en a un des deux qui a été sélectionné cette année aux « Berlinale Talents Script Station » et le second c’est le prochain que je vais réaliser. À priori sur celui-là je pars accompagnée d’un producteur pour qui j’ai vraiment eu un coup de coeur et si tout se passe bien il devrait se tourner à New York et parler du théâtre underground.

Emilia Derou-Bernal : Si je croise à nouveau la route de gens comme Anaïs, avec le même talent et la même liberté, évidemment que oui !

Interview réalisée le mardi 28 mars 2017 dans le Xe arrondissement de Paris


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